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Le désir nous force d'aimer ce qui nous fera souffrir

ALBERTINE DISPARUE
Lecteur : Denis Podalydès
Coffret CD : THELEME EDITIONS

En somme, si ce que disait Andrée était vrai, et je n’en doutai pas d’abord, l’Albertine réelle que je découvrais, après avoir connu tant d’apparences diverses d’Albertine, différait fort peu de la fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de Balbec et qui m’avait successivement offert tant d’aspects, comme modifie tour à tour la disposition de ses édifices, jusqu’à écraser, à effacer le monument capital qu’on voyait seul dans le lointain, une ville dont on approche, mais dont finalement, quand on la connaît bien et qu’on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que la perspective du premier coup d’œil avait indiquées, le reste, par où on avait passé, n’étant que cette série successive de lignes de défense que tout être élève contre notre vision et qu’il faut franchir l’une après l’autre, au prix de combien de souffrances, avant d’arriver au cœur.

D’ailleurs, si je n’eus pas besoin de croire absolument à l’innocence d’Albertine, parce que ma souffrance avait diminué, je peux dire que, réciproquement, si je ne souffris pas trop de cette révélation, c’est que, depuis quelque temps, à la croyance que je m’étais forgée de l’innocence d’Albertine s’était substituée peu à peu, et sans que je m’en rendisse compte, la croyance, toujours présente en moi, en sa culpabilité.

Or si je ne croyais plus à l’innocence d’Albertine, c’est que je n’avais déjà plus le besoin, le désir passionné d’y croire.

C’est le désir qui engendre la croyance, et si nous ne nous en rendons pas compte d’habitude, c’est que la plupart des désirs créateurs de croyances ne finissent – contrairement à celui qui m’avait persuadé qu’Albertine était innocente – qu’avec nous-même.

À tant de preuves qui corroboraient ma version première j’avais stupidement préféré de simples affirmations d’Albertine.

Pourquoi l’avoir crue?

Le mensonge est essentiel à l’humanité. Il y joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir, et d’ailleurs, est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à l’honneur. On ment toute sa vie, même surtout, peut-être seulement, à ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls, en effet, nous font craindre pour notre plaisir et désirer leur estime.

J’avais d’abord cru Albertine coupable, et seul mon désir, employant à une œuvre de doute les forces de mon intelligence, m’avait fait faire fausse route.

Peut-être vivons-nous entourés d’indications électriques, sismiques, qu’il nous faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des caractères.

S’il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des paroles d’Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât enfin concorder avec ce que mon instinct avait d’abord pressenti plutôt qu’avec le misérable optimisme auquel j’avais lâchement cédé par la suite.

J’aimais mieux que la vie fût à la hauteur de nos intuitions. Celles-ci, du reste, que j’avais eues le premier jour sur la plage, quand j’avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie du plaisir, le vice, et aussi le soir où j’avais vu l’institutrice d’Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa, comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les apparences, ne pourra domestiquer, ne s’accordaient-elles pas à ce que m’avait dit Bloch quand il m’avait rendu la terre si belle en m’y montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque rencontre, l’universalité du désir?

Peut-être malgré tout, ces intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à nouveau vérifiées que maintenant.

Tandis que durait tout mon amour pour Albertine, elles m’eussent trop fait souffrir et il eût été mieux qu’il n’eût subsisté d’elles qu’une trace, mon perpétuel soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passaient continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore, antérieure, plus vaste, qui était mon amour lui-même.

N’était-ce pas, en effet, malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l’aimer? et même dans les moments où la méfiance s’assoupit, l’amour n’en est-il pas la persistance et une transformation? n’est-il pas une preuve de clairvoyance (preuve inintelligible à l’amant lui-même) puisque le désir, allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé, nous force d’aimer ce qui nous fera souffrir?

Il entre certainement dans le charme d’un être, dans l’attrait de ses yeux, de sa bouche, de sa taille, les éléments, inconnus de nous, qui sont susceptibles de nous rendre le plus malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à l’aimer, c’est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes.

Et ces charmes qui, pour m’attirer, matérialisaient ainsi les parties nocives, dangereuses, mortelles, d’un être, peut-être étaient-ils avec ces secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le sont la luxuriance séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs vénéneuses?

C’est peut-être, me disais-je, le vice lui-même d’Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez elle ces manières bonnes et franches, donnant l’illusion qu’on avait avec elle la même camaraderie loyale et sans restriction qu’avec un homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une finesse féminine de sensibilité et d’esprit.

Au milieu du plus complet aveuglement, la perspicacité subsiste sous la forme même de la prédilection et de la tendresse. De sorte qu’on a tort de parler en amour de mauvais choix puisque, dès qu’il y a choix, il ne peut être que mauvais.

* MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
* ALBERTINE DISPARUE





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Marcel Proust - A la recherche du temps perdu - Texte intégral en français

Remembrance of Things Past (In Search of Lost Time), translated from the French by C. K. Scott Moncrieff

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