Tantôt une tapisserie du XVIIIe siècle ... tantôt la steppe orientale
Tapisserie de la manufacture des Gobelins fin XVIIIe siècle
représentant les enfants jardiniers en hiver.
Musée Grobet-Labadié à Marseille.

Steppe orientale
"je voyais, selon qu’Albertine jouait du Rameau ou du Borodine,
s’étendre tantôt une tapisserie du XVIIIe siècle semée d’Amours sur un fond de roses,
tantôt la steppe orientale où les sonorités s’étouffent
dans l’illimité des distances et le feutrage de la neige."
Ce n’était pas, du reste, que de la musique de lui que me jouait Albertine ; le pianola était par moments pour nous comme une lanterne magique scientifique (historique et géographique), et sur les murs de cette chambre de Paris, pourvue d’inventions plus modernes que celle de Combray, je voyais, selon qu’Albertine jouait du Rameau ou du Borodine, s’étendre tantôt une tapisserie du XVIIIe siècle semée d’Amours sur un fond de roses, tantôt la steppe orientale où les sonorités s’étouffent dans l’illimité des distances et le feutrage de la neige. Et ces décorations fugitives étaient, d’ailleurs, les seules de ma chambre, car si, au moment où j’avais hérité de ma tante Léonie, je m’étais promis d’avoir des collections comme Swann, d’acheter des tableaux, des statues, tout mon argent passait à avoir des chevaux, une automobile, des toilettes pour Albertine. Mais ma chambre ne contenait-elle pas une œuvre d’art plus précieuse que toutes celles-là ? C’était Albertine elle-même. Je la regardais. C’était étrange pour moi de penser que c’était elle, elle que j’avais crue si longtemps impossible même à connaître, qui aujourd’hui, bête sauvage domestiquée, rosier à qui j’avais fourni le tuteur, le cadre, l’espalier de sa vie, était ainsi assise, chaque jour, chez elle, près de moi, devant le pianola, adossée à ma bibliothèque. Ses épaules, que j’avais vues baissées et sournoises quand elle rapportait les clubs de golf, s’appuyaient à mes livres. Ses belles jambes, que le premier jour j’avais imaginées avec raison avoir manœuvré pendant toute son adolescence les pédales d’une bicyclette, montaient et descendaient tour à tour sur celles du pianola, où Albertine, devenue d’une élégance qui me la faisait sentir plus à moi, parce que c’était de moi qu’elle lui venait, posait ses souliers en toile d’or. Ses doigts, jadis familiers du guidon, se posaient maintenant sur les touches comme ceux d’une sainte Cécile. Son cou dont le tour, vu de mon lit, était plein et fort, à cette distance et sous la lumière de la lampe paraissait plus rose, moins rose pourtant que son visage incliné de profil, auquel mes regards, venant des profondeurs de moi-même, chargés de souvenirs et brûlants de désir, ajoutaient un tel brillant, une telle intensité de vie que son relief semblait s’enlever et tourner avec la même puissance presque magique que le jour, à l’hôtel de Balbec, où ma vue était brouillée par mon trop grand désir de l’embrasser ; j’en prolongeais chaque surface au delà de ce que j’en pouvais voir et sous ce qui me le cachait et ne me faisait que mieux sentir – paupières qui fermaient à demi les yeux, chevelure qui cachait le haut des joues – le relief de ces plans superposés. Ses yeux luisaient comme, dans un minerai où l’opale est encore engainée, les deux plaques seules encore polies, qui, devenues plus brillantes que du métal, font apparaître, au milieu de la matière aveugle qui les surplombe, comme les ailes de soie mauve d’un papillon qu’on aurait mis sous verre. Ses cheveux, noirs et crespelés, montrant des ensembles différents selon qu’elle se tournait vers moi pour me demander ce qu’elle devait jouer, tantôt une aile magnifique, aiguë à sa pointe, large à sa base, noire, empennée et triangulaire, tantôt tressant le relief de leurs boucles en une chaîne puissante et variée, pleine de crêtes, de lignes de partage, de précipices, avec leur fouetté si riche et si multiple, semblaient dépasser la variété que réalise habituellement la nature et répondre plutôt au désir d’un sculpteur qui accumule les difficultés pour faire valoir la souplesse, la fougue, le fondu, la vie de son exécution, et faisaient ressortir davantage, en les interrompant pour les recouvrir, la courbe animée et comme la rotation du visage lisse et rose, du mat verni d’un bois peint. Et par contraste avec tant de relief, par l’harmonie aussi qui les unissait à elle, qui avait adapté son attitude à leur forme et à leur utilisation, le pianola qui la cachait à demi comme un buffet d’orgues, la bibliothèque, tout ce coin de la chambre semblait réduit à n’être plus que le sanctuaire éclairé, la crèche de cet ange musicien, œuvre d’art qui, tout à l’heure, par une douce magie, allait se détacher de sa niche et offrir à mes baisers sa substance précieuse et rose. Mais non, Albertine n’était nullement pour moi une œuvre d’art. Je savais ce que c’était qu’admirer une femme d’une façon artistique, j’avais connu Swann. De moi-même, d’ailleurs, j’étais, de n’importe quelle femme qu’il s’agît, incapable de le faire, n’ayant aucune espèce d’esprit d’observation extérieure, ne sachant jamais ce qu’était ce que je voyais, et j’étais émerveillé quand Swann ajoutait rétrospectivement une dignité artistique – en la comparant, comme il se plaisait à le faire galamment devant elle-même, à quelque portrait de Luini ; en retrouvant, dans sa toilette, la robe ou les bijoux d’un tableau de Giorgione – à une femme qui m’avait semblé insignifiante. Rien de tel chez moi. Le plaisir et la peine qui me venaient d’Albertine ne prenaient jamais, pour m’atteindre, le détour du goût et de l’intelligence ; même, pour dire vrai, quand je commençais à regarder Albertine comme un ange musicien, merveilleusement patiné et que je me félicitais de posséder, elle ne tardait pas à me devenir indifférente, je m’ennuyais bientôt auprès d’elle, mais ces instants-là duraient peu : on n’aime que ce en quoi on poursuit quelque chose d’inaccessible, on n’aime que ce qu’on ne possède pas, et, bien vite, je me remettais à me rendre compte que je ne possédais pas Albertine. Dans ses yeux je voyais passer tantôt l’espérance, tantôt le souvenir, peut-être le regret, de joies que je ne devinais pas, auxquelles, dans ce cas, elle préférait renoncer plutôt que de me les dire, et que, n’en saisissant que certaines lueurs dans ses prunelles, je n’apercevais pas plus que le spectateur qu’on n’a pas laissé entrer dans la salle et qui, collé au carreau vitré de la porte, ne peut rien apercevoir de ce qui se passe sur la scène. Je ne sais si c’était le cas pour elle, mais c’est une étrange chose, comme un témoignage, chez les plus incrédules, d’une croyance au bien, que cette persévérance dans le mensonge qu’ont tous ceux qui nous trompent. On aurait beau leur dire que leur mensonge fait plus de peine que l’aveu, ils auraient beau s’en rendre compte, qu’ils mentiraient encore l’instant d’après, pour rester conformes à ce qu’ils nous ont dit d’abord que nous étions pour eux. C’est ainsi qu’un athée qui tient à la vie se fait tuer pour ne pas donner un démenti à l’idée qu’on a de sa bravoure. Pendant ces heures, quelquefois je voyais flotter sur elle, dans ses regards, dans sa moue, dans son sourire, le reflet de ces spectacles intérieurs dont la contemplation la faisait, ces soirs-là, dissemblable, éloignée de moi à qui ils étaient refusés. « À quoi pensez-vous, ma chérie ? – Mais à rien. » Quelquefois, pour répondre à ce reproche que je lui faisais de ne me rien dire, tantôt elle me disait des choses qu’elle n’ignorait pas que je savais aussi bien que tout le monde (comme ces hommes d’État qui ne vous annonceraient pas la plus petite nouvelle, mais vous parlent, en revanche, de celle qu’on a pu lire dans les journaux de la veille), tantôt elle me racontait sans précision aucune, en des sortes de fausses confidences, des promenades en bicyclette qu’elle faisait à Balbec, l’année avant de me connaître. Et comme si j’avais deviné juste autrefois, en inférant de là qu’elle devait être une jeune fille très libre, faisant de très longues parties, l’évocation qu’elle faisait de ces promenades insinuait entre les lèvres d’Albertine ce même mystérieux sourire qui m’avait séduit les premiers jours sur la digue de Balbec. Elle me parlait aussi de ses promenades qu’elle avait faites, avec des amies, dans la campagne hollandaise, de ses retours, le soir, à Amsterdam, à des heures tardives, quand une foule compacte et joyeuse de gens qu’elles connaissait presque tous emplissait les rues, les bords des canaux, dont je croyais voir se refléter dans les yeux brillants d’Albertine, comme dans les glaces incertaines d’une rapide voiture, les feux innombrables et fuyants. Comme la soi-disant curiosité esthétique mériterait plutôt le nom d’indifférence auprès de la curiosité douloureuse, inlassable, que j’avais des lieux où Albertine avait vécu, de ce qu’elle avait pu faire tel soir, des sourires, des regards qu’elle avait eus, des mots qu’elle avait dits, des baisers qu’elle avait reçus ! Non, jamais la jalousie que j’avais eue un jour de Saint-Loup, si elle avait persisté, ne m’eût donné cette immense inquiétude. Cet amour entre femmes était quelque chose de trop inconnu, dont rien ne permettait d’imaginer avec certitude, avec justesse, les plaisirs, la qualité. Que de gens, que de lieux (même qui ne la concernaient pas directement, de vagues lieux de plaisir où elle avait pu en goûter), que de milieux (où il y a beaucoup de monde, où on est frôlé) Albertine – comme une personne qui, faisant passer sa suite, toute une société, au contrôle devant elle, la fait entrer au théâtre – du seuil de mon imagination ou de mon souvenir, où je ne me souciais pas d’eux, avait introduits dans mon cœur ! Maintenant, la connaissance que j’avais d’eux était interne, immédiate, spasmodique, douloureuse. L’amour c’est l’espace et le temps rendus sensibles au cœur.
* MARCEL PROUST - A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU
* LA PRISONNIERE
