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081 Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt

Le pianiste ayant terminé le morceau de Liszt et ayant commencé un prélude de Chopin, Mme de Cambremer lança à Mme de Franquetot un sourire attendri de satisfaction compétente et d'allusion au passé. Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de la direction de leur départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu'atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément – d'un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu'à faire crier – vous frapper au cœur.

Vivant dans une famille provinciale qui avait peu de relations, n'allant guère au bal, elle s'était grisée dans la solitude de son manoir, à ralentir, à précipiter la danse de tous ces couples imaginaires, à les égrener comme des fleurs, à quitter un moment le bal pour entendre le vent souffler dans les sapins, au bord du lac, et à y voir tout d'un coup s'avancer, plus différent de tout ce qu'on a jamais rêvé que ne sont les amants de la terre, un mince jeune homme à la voix un peu chantante, étrangère et fausse, en gants blancs. Mais aujourd'hui la beauté démodée de cette musique semblait défraîchie. Privée depuis quelques années de l'estime des connaisseurs, elle avait perdu son honneur et son charme et ceux mêmes dont le goût est mauvais n'y trouvaient plus qu'un plaisir inavoué et médiocre. Mme de Cambremer jeta un regard furtif derrière elle. Elle savait que sa jeune bru (pleine de respect pour sa nouvelle famille, sauf en ce qui touchait les choses de l'esprit sur lesquelles, sachant jusqu'à l'harmonie et jusqu'au grec, elle avait des lumières spéciales) méprisait Chopin et souffrait quand elle en entendait jouer. Mais loin de la surveillance de cette wagnérienne qui était plus loin avec un groupe de personnes de son âge, Mme de Cambremer se laissait aller à des impressions délicieuses. La princesse des Laumes les éprouvait aussi. Sans être par nature douée pour la musique, elle avait reçu il y a quinze ans les leçons qu'un professeur de piano du faubourg Saint-Germain, femme de génie qui avait été à la fin de sa vie réduite à la misère, avait recommencé, à l'âge de soixante-dix ans, à donner aux filles et aux petites-filles de ses anciennes élèves. Elle était morte aujourd'hui. Mais sa méthode, son beau son, renaissaient parfois sous les doigts de ses élèves, même de celles qui étaient devenues pour le reste des personnes médiocres, avaient abandonné la musique et n'ouvraient presque plus jamais un piano. Aussi Mme des Laumes put-elle secouer la tête, en pleine connaissance de cause, avec une appréciation juste de la façon dont le pianiste jouait ce prélude qu'elle savait par cœur. La fin de la phrase commencée chanta d'elle-même sur ses lèvres. Et elle murmura « c'est toujours charmant », avec un double ch au commencement du mot qui était une marque de délicatesse et dont elle sentait ses lèvres si romanesquement froissées comme une belle fleur, qu'elle harmonisa instinctivement son regard avec elles en lui donnant à ce moment-là une sorte de sentimentalité et de vague. Cependant Mme de Gallardon était en train de se dire qu'il était fâcheux qu'elle n'eût que bien rarement l'occasion de rencontrer la princesse des Laumes, car elle souhaitait lui donner une leçon en ne répondant pas à son salut. Elle ne savait pas que sa cousine fût là. Un mouvement de tête de Mme de Franquetot la lui découvrit. Aussitôt elle se précipita vers elle en dérangeant tout le monde ; mais désireuse de garder un air hautain et glacial qui rappelât à tous qu'elle ne désirait pas avoir de relations avec une personne chez qui on pouvait se trouver nez à nez avec la princesse Mathilde, et au-devant de qui elle n'avait pas à aller car elle n'était pas « sa contemporaine », elle voulut pourtant compenser cet air de hauteur et de réserve par quelque propos qui justifiât sa démarche et forçât la princesse à engager la conversation ; aussi une fois arrivée près de sa cousine, Mme de Gallardon, avec un visage dur, une main tendue comme une carte forcée, lui dit : « Comment va ton mari ? » de la même voix soucieuse que si le prince avait été gravement malade. La princesse éclatant d'un rire qui lui était particulier et qui était destiné à la fois à montrer aux autres qu'elle se moquait de quelqu'un et aussi à se faire paraître plus jolie en concentrant les traits de son visage autour de sa bouche animée et de son regard brillant, lui répondit :

– Mais le mieux du monde !

Et elle rit encore. Cependant tout en redressant sa taille et refroidissant sa mine, inquiète encore pourtant de l'état du prince, Mme de Gallardon dit à sa cousine :

– Oriane (ici Mme des Laumes regarda d'un air étonné et rieur un tiers invisible vis-à-vis duquel elle semblait tenir à attester qu'elle n'avait jamais autorisé Mme de Gallardon à l'appeler par son prénom), je tiendrais beaucoup à ce que tu viennes un moment demain soir chez moi entendre un quintette avec clarinette de Mozart. Je voudrais avoir ton appréciation.

Elle semblait non pas adresser une invitation, mais demander un service, et avoir besoin de l'avis de la princesse sur le quintette de Mozart, comme si ç'avait été un plat de la composition d'une nouvelle cuisinière sur les talents de laquelle il lui eût été précieux de recueillir l'opinion d'un gourmet.

– Mais je connais ce quintette, je peux te dire tout de suite... que je l'aime !

– Tu sais, mon mari n'est pas bien, son foie..., cela lui ferait grand plaisir de te voir, reprit Mme de Gallardon, faisant maintenant à la princesse une obligation de charité de paraître à sa soirée.

La princesse n'aimait pas à dire aux gens qu'elle ne voulait pas aller chez eux. Tous les jours elle écrivait son regret d'avoir été privée – par une visite inopinée de sa belle-mère, par une invitation de son beau-frère, par l'Opéra, par une partie de campagne – d'une soirée à laquelle elle n'aurait jamais songé à se rendre. Elle donnait ainsi à beaucoup de gens la joie de croire qu'elle était de leurs relations, qu'elle eût été volontiers chez eux, qu'elle n'avait été empêchée de le faire que par les contretemps princiers qu'ils étaient flattés de voir entrer en concurrence avec leur soirée. Puis faisant partie de cette spirituelle coterie des Guermantes où survivait quelque chose de l'esprit alerte, dépouillé de lieux communs et de sentiments convenus, qui descend de Mérimée – et a trouvé sa dernière expression dans le théâtre de Meilhac et Halévy – elle l'adaptait même aux rapports sociaux, le transposait jusque dans sa politesse qui s'efforçait d'être positive, précise, de se rapprocher de l'humble vérité. Elle ne développait pas longuement à une maîtresse de maison l'expression du désir qu'elle avait d'aller à sa soirée ; elle trouvait plus aimable de lui exposer quelques petits faits d'où dépendrait qu'il lui fût ou non possible de s'y rendre.

– Ecoute, je vais te dire, dit-elle à Mme de Gallardon, il faut demain soir que j'aille chez une amie qui m'a demandé mon jour depuis longtemps. Si elle nous emmène au théâtre, il n'y aura pas, avec la meilleure volonté, possibilité que j'aille chez toi ; mais si nous restons chez elle, comme je sais que nous serons seuls, je pourrai la quitter.

– Tiens, tu as vu ton ami M. Swann ?

– Mais non, cet amour de Charles, je ne savais pas qu'il fût là, je vais tâcher qu'il me voie.

– C'est drôle qu'il aille même chez la mère Saint-Euverte, dit Mme de Gallardon. Oh ! je sais qu'il est intelligent, ajouta-t-elle en voulant dire par là intrigant, mais cela ne fait rien, un Juif chez la sœur et la belle-sœur de deux archevêques !

– J'avoue à ma honte que je n'en suis pas choquée, dit la princesse des Laumes.

– Je sais qu'il est converti, et même déjà ses parents et ses grands-parents. Mais on dit que les convertis restent plus attachés à leur religion que les autres, que c'est une frime, est-ce vrai ?

– Je suis sans lumières à ce sujet.

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081 When he had finished the Liszt

Submitted by proust on Sun, 09/27/2009 - 00:56.

When he had finished the Liszt Intermezzo and had begun a Prelude by Chopin, Mme. de Cambremer turned to Mme. de Franquetot with a tender smile, full of intimate reminiscence, as well as of satisfaction (that of a competent judge) with the performance. She had been taught in her girlhood to fondle and cherish those long-necked, sinuous creatures, the phrases of Chopin, so free, so flexible, so tactile, which begin by seeking their ultimate resting-place somewhere beyond and far wide of the direction in which they started, the point which one might have expected them to reach, phrases which divert themselves in those fantastic bypaths only to return more deliberately—with a more premeditated reaction, with more precision, as on a crystal bowl which, if you strike it, will ring and throb until you cry aloud in anguish—to clutch at one’s heart.

Brought up in a provincial household with few friends or visitors, hardly ever invited to a ball, she had fuddled her mind, in the solitude of her old manor-house, over setting the pace, now crawling-slow, now passionate, whirling, breathless, for all those imaginary waltzing couples, gathering them like flowers, leaving the ball-room for a moment to listen, where the wind sighed among the pine-trees, on the shore of the lake, and seeing of a sudden advancing towards her, more different from anything one had ever dreamed of than earthly lovers are, a slender young man, whose voice was resonant and strange and false, in white gloves. But nowadays the old-fashioned beauty of this music seemed to have become a trifle stale. Having forfeited, some years back, the esteem of ‘really musical’ people, it had lost its distinction and its charm, and even those whose taste was frankly bad had ceased to find in it more than a moderate pleasure to which they hardly liked to confess. Mme. de Cambremer cast a furtive glance behind her. She knew that her young daughter-in-law (full of respect for her new and noble family, except in such matters as related to the intellect, upon which, having ‘got as far’ as Harmony and the Greek alphabet, she was specially enlightened) despised Chopin, and fell quite ill when she heard him played. But finding herself free from the scrutiny of this Wagnerian, who was sitting, at some distance, in a group of her own contemporaries, Mme. de Cambremer let herself drift upon a stream of exquisite memories and sensations. The Princesse des Laumes was touched also. Though without any natural gift for music, she had received, some fifteen years earlier, the instruction which a music-mistress of the Faubourg Saint-Germain, a woman of genius who had been, towards the end of her life, reduced to penury, had started, at seventy, to give to the daughters and granddaughters of her old pupils. This lady was now dead. But her method, an echo of her charming touch, came to life now and then in the fingers of her pupils, even of those who had been in other respects quite mediocre, had given up music, and hardly ever opened a piano. And so Mme. des Laumes could let her head sway to and fro, fully aware of the cause, with a perfect appreciation of the manner in which the pianist was rendering this Prelude, since she knew it by heart. The closing notes of the phrase that he had begun sounded already on her lips. And she murmured “How charming it is!” with a stress on the opening consonants of the adjective, a token of her refinement by which she felt her lips so romantically compressed, like the petals of a beautiful, budding flower, that she instinctively brought her eyes into harmony, illuminating them for a moment with a vague and sentimental gaze. Meanwhile Mme. de Gallardon had arrived at the point of saying to herself how annoying it was that she had so few opportunities of meeting the Princesse des Laumes, for she meant to teach her a lesson by not acknowledging her bow. She did not know that her cousin was in the room. A movement of Mme. Franquetot’s head disclosed the Princess. At once Mme. de Gallardon dashed towards her, upsetting all her neighbours; although determined to preserve a distant and glacial manner which should remind everyone present that she had no desire to remain on friendly terms with a person in whose house one might find oneself, any day, cheek by jowl with the Princesse Mathilde, and to whom it was not her duty to make advances since she was not ‘of her generation,’ she felt bound to modify this air of dignity and reserve by some non-committal remark which would justify her overture and would force the Princess to engage in conversation; and so, when she reached her cousin, Mme. de Gallardon, with a stern countenance and one hand thrust out as though she were trying to ‘force’ a card, began with: “How is your husband?” in the same anxious tone that she would have used if the Prince had been seriously ill. The Princess, breaking into a laugh which was one of her characteristics, and was intended at once to shew the rest of an assembly that she was making fun of some one and also to enhance her own beauty by concentrating her features around her animated lips and sparkling eyes, answered: “Why; he’s never been better in his life!” And she went on laughing.

Mme. de Gallardon then drew herself up and, chilling her expression still further, perhaps because she was still uneasy about the Prince’s health, said to her cousin:

“Oriane,” (at once Mme. des Laumes looked with amused astonishment towards an invisible third, whom she seemed to call to witness that she had never authorised Mme. de Gallardon to use her Christian name) “I should be so pleased if you would look in, just for a minute, to-morrow evening, to hear a quintet, with the clarinet, by Mozart. I should like to have your opinion of it.”

She seemed not so much to be issuing an invitation as to be asking favour, and to want the Princess’s opinion of the Mozart quintet just though it had been a dish invented by a new cook, whose talent it was most important that an epicure should come to judge.

“But I know that quintet quite well. I can tell you now—that I adore it.”

“You know, my husband isn’t at all well; it’s his liver. He would like so much to see you,” Mme. de Gallardon resumed, making it now a corporal work of charity for the Princess to appear at her party.

The Princess never liked to tell people that she would not go to their houses. Every day she would write to express her regret at having been kept away—by the sudden arrival of her husband’s mother, by an invitation from his brother, by the Opera, by some excursion to the country—from some party to which she had never for a moment dreamed of going. In this way she gave many people the satisfaction of feeling that she was on intimate terms with them, that she would gladly have come to their houses, and that she had been prevented from doing so only by some princely occurrence which they were flattered to find competing with their own humble entertainment. And then, as she belonged to that witty ‘Guermantes set’—in which there survived something of the alert mentality, stripped of all commonplace phrases and conventional sentiments, which dated from Mérimée, and found its final expression in the plays of Meilhac and Halévy—she adapted its formula so as to suit even her social engagements, transposed it into the courtesy which was always struggling to be positive and precise, to approximate itself to the plain truth. She would never develop at any length to a hostess the expression of her anxiety to be present at her party; she found it more pleasant to disclose to her all the various little incidents on which it would depend whether it was or was not possible for her to come.

“Listen, and I’ll explain,” she began to Mme. de Gallardon. “To-morrow evening I must go to a friend of mine, who has been pestering me to fix a day for ages. If she takes us to the theatre afterwards, then I can’t possibly come to you, much as I should love to; but if we just stay in the house, I know there won’t be anyone else there, so I can slip away.”

“Tell me, have you seen your friend M. Swann?”

“No! my precious Charles! I never knew he was here. Where is he? I must catch his eye.”

“It’s a funny thing that he should come to old Saint-Euverte’s,” Mme. de Gallardon went on. “Oh, I know he’s very clever,” meaning by that ‘very cunning,’ “but that makes no difference; fancy a Jew here, and she the sister and sister-in-law of two Archbishops.”

“I am ashamed to confess that I am not in the least shocked,” said the Princesse des Laumes.

“I know he’s a converted Jew, and all that, and his parents and grandparents before him. But they do say that the converted ones are worse about their religion than the practising ones, that it’s all just a pretence; is that true, d’you think?”

“I can throw no light at all on the matter.”




Marcel Proust - A la recherche du temps perdu - Texte intégral en français

Remembrance of Things Past (In Search of Lost Time), translated from the French by C. K. Scott Moncrieff

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